Qu’est-ce qui cloche dans cette image?

Regardez de près : qu’est-ce qui cloche ici? À part un muscle de mollet trop sculpté, les séquelles de deux ans de vélo au début des années 80. Certes, les chaussures ont 22 ans et sont une supplice pour mes orteils qui ont 43 ans : je les garde uniquement parce qu’elles me rappellent comment je m’amusais à 20 ans – à cette époque je pouvais danser toute une nuit dedans. Oui, ma peau est bleue pale : la teinte égyptienne/marocaine est passée à mon frère, moi j’ai eu les gènes russes/polonais,  manque de mélanine (et de bol). Évidemment, on aurait dû repeindre le plinthe dans l’arrière fond au moment de peindre les murs il y a dix ans, mais on s’est laissé distraire. Pour tout dire, je regarde mes jambes quadragénaires et je me dis « pas mal, pas mal du tout ». Jolie cheville. Vous ne voyez pas les cuisses mais elles sont très correctes. Des orteils longs et élégants, quand ils ne sont pas ligotés dans ces sandales. Pas un ombre de mes grossesses, contrairement au bas ventre. Somme tout, mes jambes sont un de mes atouts, bien que je ne les sorte que rarement. J’espère qu’elles vous plaisent. Je n’ai jamais imaginé que le fait d’avoir un blog m’aurait amenée à poster des images de mes mollets, mais allez savoir.

Mais si on fait un coup de zoom, je pense que vous verrez ce qui cloche. Des poils. Mes jolies jambes resplendissent encore de leur pelage hivernal. Je ne vois pas pourquoi je me donnerais la peine d’abuser mes jambes en hiver quand elles sont recouvertes de a) pantalons b) chaussettes ou c) les deux. Ma fourrure féminine fait que j’ai plus chaud que des femmes épilées. Mais voilà le hic : je ne comprends pas le sens de m’épiler tout court. Il fait très chaud et je ne peux plus me cacher derrière des pantalons et des chaussettes. Où est le sens à ça ? Comment se fait-il qu’il n’y a plus de décision à faire, épilation ou pas, mais qu’un seul choix est devenu une donnée. D’où cette vision à taille unique ? Pourrait-t-on voter au moins?  

Bien évidemment, personne ne m’oblige à m’épiler. Je n’ai jamais été verbalisée pour le port de poils – tant mieux, vu que les bas de mes jambes ne sont que la partie visible de l’iceberg. Sinon, c’est de la forêt vierge partout. J’ai fait un petit effort de rejoindre le 21ème siècle l’année dernière : j’ai tenté d’épiler mon maillot au cas où qu’un poil désobligeant émerge du bikini et effraie des passants. L’horreur… l’horreur. Chaque follicule a organisé une manifestation massive, gonflant à deux fois sa taille et se remplissant de sang carmine violacé : c’était gore, et le port d’un bikini risquait de faire peur, très très peur. L’autre versant du maillot est resté intact, ce qui n’a fait que souligner le carnage en face. Je me suis baignée en shorts pendant une semaine et depuis, mon maillot a été déclaré, par bonheur, une Zone Sans Cire. Quant à mes cuisses, elles sont depuis toujours une région épargnée par cette femme.  Les bas de jambes les auraient ressemblé si seulement j’avais écouté ma mère qui m’avait conseillée de ne jamais m’aventurer sur les pentes savonneuses de l’épilation. 

Donc, si personne ne m’oblige d’épiler mes jambes, pourquoi je persiste? Peut-être que je me sens mal d’être dans une minorité d’une personne. Chaque fois que je me retrouve face à une femme qui paraît cool, alternative, je laisse mon regard glisser discrètement vers ses jambes – rien. Un vide nu. Même pas une barbe de trois jours.  À l’exception d’une punk anarchiste néo-rurale de temps à l’autre, je suis la seule femme poilue dans les parages. Des femme qui ne se maquillent pas, qui refusent des talons et des mini-jupes – comment se fait-il qu’elles semblent croire que du poil sur le corps d’une femme n’est pas à sa place ?

Que des femmes fassent des choix, c’est une chose, mais un choix sans liberté n’en est pas un. « Épilée » est devenue le seul plat sur le menu. Quel  message envoyons-nous à nos filles ? Que nos corps dans leur état naturel ne suffisent pas ?  À quel moment devrais-je inciter ma fille à s’épiler ? Notre société valorise un modèle de femme auquel des femmes ne ressemblent pas. Ce n’est pas une question de couleur des poils, que ‘ça passe’ si les poils sont blonds. Ça devrait passer pour toutes, quelle que soit la couleur!

Je me désengage. C’est officiel. Cet été sera mon premier à être révélée dans ma pilosité. Ni fière ni honteuse. Hirsute mais humaine, à fourrure mais féminine.

Et toi ? J’ouvre le débat !

Coda : ça fait 9 mois que j’ai voulu écrire la suite de l’histoire, mais le temps m’a rattrapée… Tout juste un mois après avoir écrit ce billet, je me suis retrouvée séparée de ma relation long-terme. Et quelques semaines après, seule sur une plage dans l’Hérault. Les poils que je revendiquais dans la sécurité d’un couple semblaient bien moins anodins.  Je me sentais comme une bête curieuse, anormale, différente, indésirable. La fin de mon histoire et la blessure se confondaient avec cette question de pilosité même si je ne pense pas qu’elle avait grande chose à voir dans la séparation… J’ai foncé au supermarché pour m’acheter des bandes de cire. Pauline Beau fait un commentaire plus bas qui parle de ‘Redevenir sociale’ quand on s’épile, quand on se plie aux exigences de cette société. Dernièrement, j’ai eu une relation avec un homme beaucoup plus jeune pour lequel les poils sont une hantise… encore une fois je me plie, je m’épile, curieuse de découvrir où cette aventure m’amènera. Je pars souvent d’une idée noir et blanc pour finalement trouver les multiples gris qui se situent entre les deux.

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17 commentaires pour Qu’est-ce qui cloche dans cette image?

  1. Sophie dit :

    Je ris parce que j’y pense aussi de plus en plus mais sans l’assumer encore à fond (faut dire aussi je suis bien brune!!!). Du coup, je m’épile encore mais moins souvent et montre mes jambes même quand elles ne sont pas imberbes comme actuellement!!!
    bises

  2. Caroline dit :

    Qu’est-ce qui cloche??

    Mes jambes sont douces, toujours, en hivers, en été, à 20 ans, à 40… aucun poil pas l’ombre d’un duvet. Je suis une femme très peu poilue.

    Par contre, mes jambes sont laides. Des cuisses épaisses avec cellulite et « culotte de cheval », de gros genoux avec traces de psoriasis et des vaisseaux ayant éclatés et qui ont laissés des tâches bleues par-ci par-là à cause d’une très mauvaise circulation sanguine. Des chevilles qui ne sont pas fines, des orteils boudinés et des pieds qui gonflent dès qu’il fait trop chaud…
    Bref, pas très réjouissant ni glamour comme tableau… je ne les sorts JAMAIS!

    Alors, belles jambes poilues ou laides jambes imberbes… that is the question?!

    Caroline.

    • Jacqueline dit :

      Et comment peut-on aimer ce qu’on ne considère pas beau ? Et pourquoi est-ce important ? Il y a une émission qui s’appelle Belle Toute Nue – une version française d’une émission britannique – qui part de l’idée géante d’aider les femmes à se réconcilier avec leurs corps, de les aider à voir comment leur vision est souvent faussée, avant – tristement – de leur faire le grand re-looking et de les pousser à s’exposer toute nue dans un centre commercial. Car ainsi on est libre. Mais la première partie de l’émission est super puissante, car elle explore la négativité que nombreuses d’entre nous vivent au sujet de nos corps. Et ce qu’on vit, on transmet… et il y des petites filles dans les parages !

  3. Hadda dit :

    A le poil, ce grand ennemi, pendant longtemps j’ai porté des manches longues parce que j’avais été stigmatisée par les femmes de ma famille sur les poils au point qu’on m’a même épilé alors même que je n’étais pas encore pubère.
    Sur les jambes, c’est vrai que je laisse vivre jusqu’à la dernière minute mais finalement je cède parce que je trouve ça plus jolie et plus sympa pour bronzer.

  4. Myrrhe Yam dit :

    J’aime bien ton blog, c’est souvent que tu évoques un sujet qui justement me taraude au même moment. Moi aussi j’ai le même souci que toi. J’ai longtemps résisté à l’épilation de mes jambes, je les trouvais bien telles qu’elles étaient… Et puis j’ai commencé à les épiler seulement en été. Pourquoi? Tout comme toi je regardais les jambes des femmes et jamais je dis bien jamais, je n’ai vu une jambe non épilée. Alors je m’y suis mise… Je me suis laissée convaincre que c’était plus « féminin ». Mais je me suis aussi mise à m’interroger et à fouiner pour trouver des réponses à mes questions. Il semble que l’épilation féminine ait existée depuis fort longtemps, mais qu’elle a surtout été un moyen pour la gent masculine d’asservir les femmes et de les maintenir dans un statut de « filles ». Si le coeur t’en dis, fais un tour sur ce lien
    http://pgriffet.voila.net/ il y a des choses intéressantes!

    • Jacqueline dit :

      Merci à Myrrhe Yam, et à toutes de vos partages. Le lien que tu proposes est fort intéressant… et j’ai beaucoup d’autres choses à dire sur ce sujet. J’ai commencé par des jambes mais vous avez bien deviné, j’ai le projet de vous amener ailleurs dans les semaines à venir. 🙂

  5. slangaturuz dit :

    L’épilation fût partie de ma formation de Esthéticienne….et des massacres j’en ai vu..
    Comme le maquillage ‘ du jour’, voir ‘du soir’, il y a des règles à respecter….et ces règles viennent pas du corps féminin! Il y a comme une entente implicite que de cette façon, c’est vendable, c’est acceptable, c’est comme ‘il faut’…ma première épilation, c’était les aisselles d’une femme qui s’était rasée pendant quinze ans; des poils drus, forts, puissants et hop, avec la bandelette, une mare de sang!
    Qu’est ce qui amènent les femmes à s’épiler, à se maquiller, à se faire les ongles, et parfois se masser, se palper, se dorloter?
    Puisque l’épilation pourrait être rangée dans cette catégorie aussi n’est ce pas, L’épilation au sucre, est une technique savoureuse et quand je l’ai apprise, m’a fait rire très souvent….Se ‘faire belle’ ( et se faire belle est subjective…. et tant mieux!! – il y a tellement de motivations différentes pour s’y mettre…) peut être vécu comme un moment consacré à son corps, un moment à soi en somme tout concret – ce temple qui est notre corps, et le choix de s’épiler sera un de liberté – de son propre corps, et fait par des personnes aimantes un corps féminin comme tel….
    Comme se faire masser, induire d’une huile parfumée, aromatisée…
    Jouer quoi…
    Quand je laisse pousser mes poils, j’ai plus de parfum et l’expression ‘je peux la sentir’ prend tout son sens – j’en souris… et quand je veux, je rase ou épile….je discute avec mes filles sur le naturel de la pousse et cela depuis qu’elles sont toutes petites – elles remarquent que quand on a ‘peu de poils’, c’est ‘plus facile’,..Une femme qui a la barbe, ou des poils noirs plein les seins et ou sur le dos, c’est moins évident, il me semble, d’en faire une déclaration de libération des diktats..
    Aimer les corps féminins, déjà re- connaitre de les vivre en bonne santé, de les toucher, de les nourrir sainement et de donner un regard sur d’autres femmes sereinement – quels cadeaux nous avons à nous offrir mutuellement – la sororité prend toute sa place dans ce cadre physique!!

    • Jacqueline dit :

      Merci de ce témoignage. En écrivant, je souhaitais simplement susciter un débat sur un sujet qui a été clos sans qu’on me consulte. Et ces réflexions sont exactement ce que j’espérais entendre. Pas uniquement celles qui correspondent au miennes, mais toutes, le spectre entier, afin que nous puissions sentir libres, libres de choisir ce qu’on fait avec ces poils.

  6. Ludivine dit :

    Je ne m’épile que rarement bien que brune ayant rasé maillot, jambes, aisselles durant des années. Plus tard, suis passée à l’épilation plus durable. Depuis 3 ou 4 ans, j’ai décidé d’assumer mes poils. Poilue je suis car femme je suis. Le poil est aussi féminin qu’il est masculin. J’assume environs 350 jours par an. Mais il y a toujours une quinzaine de jours où je n’assume pas, où le regard des autres est le plus fort. Des moments où je ne peux me résoudre aux regards inquisiteurs ou accusateurs sur mes gambettes hirsutes. Pendant cette période, je décide en conscience de me raser ou de m’épiler.
    Quant à mon homme, il m’encourage à assumer totalement !
    Merci d’avoir ouvert cette discussion. Elle est importante, elle n’est ni neutre ni futile. Elle est sociétale, patriarcale et politique.

    • Jacqueline dit :

      Merci Ludivine. C’était puissant de lire ‘le poil est aussi féminin qu’il est masculin’. Pour des siècles, on a matraqué cette idée que la beauté féminine était incompatible avec la pilosité. Et encore, nous n’abordons que les poils des jambes et des aisselles pour l’instant. C’est au point que mes jambes poilues sont plus radicales que mes tatouages…

  7. Pauline Beau dit :

    Les poils…je rebondis d’un commentaire à l’autre, résonne, m’émeut.
    Vers 17-18 ans, jai balancé la pilule aux orties, et dans le meme élan rasoirs et autres éppilateurs.S’en ai suivi une période de 8 ans sans aucune coupure de poil. Evidemment, avec ce choix, on se retrouve en cambrousse, sauvage parmi les sauvages. Choisir de ne pas s’épiler peut mettre au ban de toute une société! Parcequ’on vit en T-shirt et non en petit haut sexy sans manches, un pantalon plutot qu’en mini jupe…parce que ma pilosité est brune, et dense…Je me souviens de lever les bras pour m’étirer, l’aisselle découverte et de surprendre le regard horrifié de la personne en face de moi, fixé » sur ma toison. Je me serais teint les cheveux en vert, ça n’aurais pas été pire!
    Paradoxalement, m’épiler a été des années plus tard une prise de liberté. Plutot que de me couper les cheveux, j’ai oté mes poils pour signifier la fin d’une relation. Redevenir « sociale » après mes années sauvages consacrées à la maternité, et m’affranchir d’un homme que mes poils ne dérangeait pas, certes, mais qui me gardait un peu trop sous sa coupe! Et hop! à moi les mini jupes et la séduction glamour du XXI e siècle! J’ai alors rencontré des hommes complétement pour l’épilation, qui me trouvaient vraiment hisurte malgrès mes effort d’épilation et qui me reprochaient « de ne pas prendre soin de moi ! »…bon…
    Depuis…je suis de nouveau en couple avec un homme peu dérangé par les poils, encore dans une période de maternage. j’épile les 1/2 jambes et les aisselles, l’été, pour avoir la paix dans la rue et me faire plaisir au niveau vestimentaire.
    Je renonce au maillot ticket de metro, trop douloureux. Du coup je renonce au bikini sur la plage, et me baigne soit nue, soit en pareo; C’est pas le plus simple, mais je n’assume pas mes poils qui sortent du maillot; Sauf à la piscine, mais là c’est mon fils de 13 ans qui n’assume plus: « maman tu me mets trop la honte! »
    Mieux vaut en rire, mais ce sujet est pour moi le révélateur clef d’un truc qui ne tourne pas rond: cette honte que j’ai à etre moi-meme, entièrement, totalement dans tout les endroits de ma vie, y compris en cours de danse, dans la rue, dans un mariage chic…avec mes poils!
    il y a encore du chemin à faire…jusqu’à pouvoir franchement….s’en poiler!

    • Jacqueline dit :

      Merci Pauline de ce témoignage. Ce que tu dis à la fin d’avoir honte d’être moi-même m’a énormément parlé… C’est rude que nous vivons dans une société qui ne nous tolère pas comme nous sommes car ça rend complexe de s’aimer comme on est! Je lutte en ce moment, j’assume, mais je porte davantage de pantalons cet été!

      • Pauline Beau dit :

        Et moi je viens de passer chez l’esthéticienne me faire épiler le maillot! érotisation des chaleurs d’aout, liberté intime? Si j’assume quelquechose, tant bien que mal, ce sont mes contradictions! Alors je n’aipas de réponses, si ce n’est de tenter…de vivre au moment présent, que ce moment soit synchro avec l’époque sociale ou non!
        Bonne exploration, telle que tu es, et que nous sommes!

  8. Nine dit :

    je me poserais peut-être également la question… si j’avais le poil rare et blond comme le vôtre 😉

  9. So dit :

    Une chose est la revendication culturelle et esthétique; autre chose est handicap social. Deux ou Trois poils blonds sur les jambes, c’est pas un drame et c’est facile à camoufler, certains hommes trouvent même que ça a son charme. Ceci dit, les poils reste l éternel problème pour les femmes de cette société. Bonne journée.

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